Centralisme et régulation dans les universités de la Belgique francophone, par David de la Croix

En tant que professeur d’université, je voudrais revenir sur quatre tendances importantes, trois subies, une voulue, que nous avons vécues au cours des trente dernières années. Je vais illustrer mon propos en comparant le diplôme de master que j’ai reçu en 1988 avec un diplôme de même niveau décerné il y trois ans à l’un de mes doctorants actuels.

Voici mon diplôme :

J’identifie quatre caractéristiques.

(1) Il s’agit d’un diplôme de « Master of Arts in Economics » rédigé en anglais. Un M.A. est un diplôme bien connu internationalement dans le domaine des lettres et des sciences sociales, et son programme – en économie – est relativement standard.

(2) C’est un diplôme décerné par une entité appelée « département de sciences économiques » qui regroupe à l’époque une quinzaine de professeurs.

(3) Les professeurs signent le diplôme. Je reconnais encore leurs noms et me rappelle d’eux avec plaisir (ils sont maintenant tous à la retraite). Ces signatures soulignent les racines de l’institution et le sens du mot « université » : universitas ne veut pas dire que l’institution enseigne toutes les disciplines, mais qu’elle est formée par une communauté, à l’image des guildes médiévales ; une communauté de maîtres (professeurs) et une communauté d’étudiants. Les guildes médiévales sont nées pour protéger les leurs des abus de pouvoir des princes, séculiers ou de l’église. L’université de Paris était avant tout une guilde de maîtres, Bologne d’étudiants.

(4) ce diplôme ne mentionne ni séjour à l’étranger, ni université partenaire.

Voyons maintenant le diplôme de 2016. J’épargne au lecteur le supplément au diplôme et son annexe mentionnant l’organisation des études, le système de notation, la classification générale du diplôme, le programme d’études, les crédits accumulés et les notes décernées ainsi que les éventuels séjours à l’étranger avec mention de l’université partenaire. Ce supplément au diplôme fait partie intégrante du diplôme (diplôme non valable sans son supplément) et est signé par le Secrétaire du Jury.

Regardons la partie de gauche.

(1) Il s’agit d’un diplôme de « Master en Sciences Economiques, orientation générale, à finalité approfondie » ! Cette appellation abracadabrantesque n’est compréhensible que par un petit nombre d’initiés. Elle est due, non pas au décret « paysage », mais à son ancêtre, le décret dit « Bologne » de la ministre Dupuis[1] (pauvre Bologne passant du symbole de la résistance au Prince à celui du dirigisme). Comparé au titre dont j’ai pu bénéficier qui était simple, transparent et international, ce nouveau titre illustre parfaitement l‘importance de la régulation accrue que nous subissons, qui va jusqu’à forcer nos universités à délivrer des diplômes au titre surréaliste.

Un collègue retraité me rappelle que mon diplôme n’était qu’un « diplôme scientifique » n’ayant pas de valeur ‘légale’, au contraire des trois diplômes légaux de l’époque, droit, médecine et peut-être ingénieur, et des diplômes d’aujourd’hui. C’est le décret « Bologne » qui rend tous les programmes « légaux » et implique donc de faire passer tout changement de programme sous les fourches caudines du ministère. Il se souvient de la création du diplôme de Master of Arts. C’était une décision du département qui a simplement requis l’aval du recteur de l’époque (Monseigneur Massaux).

 (2) Ce diplôme est décerné notamment par la faculté des sciences économiques, sociales, politiques et de communication de l’UCL. Il n’est plus fait mention du département. La faculté est une entité beaucoup plus grosse (d’un facteur 8) que le département d’économie dont il était question dans le cas précédent. Elle couvre un grand nombre de disciplines, et s’étend sur plusieurs sites (Louvain-la-Neuve et Mons, peut-être bientôt Saint-Louis à Bruxelles). L’octroi du diplôme par la faculté (qui apparaissait en petit dans la version 1988) témoigne de la centralisation accrue de l’université, dépossédant les départements et centres de recherche de leurs attributs au profit d’entités plus (très) grosses que sont les facultés. Ce phénomène n’est pas lié aux ministres Marcourt ou Dupuis, mais à la dynamique propre de mon université, qui devient de plus en plus centralisée. J’ignore si cette tendance est partagée par les autres grosses universités de la Belgique francophone, ou bien si une telle centralisation est davantage dans les gènes de l’UCL.

 (3) Le diplôme est signé par le président du jury et son secrétaire, et par le(s) recteur(s). Les signatures des professeurs n’apparaissent plus. Ceci témoigne d’un changement profond de l’université, s’éloignant du modèle médiéval d’une communauté de professeurs et d’étudiants, au profit d’un modèle plus proche de celui d’une administration, voire d’une entreprise privée. Certains parlent de la corporatisation de l’université[2], au sens où « corporation » signifie entreprise privée en anglais. Les professeurs cessent d’être l’essence même de l’institution, au profit de la structure organisationnelle de l’université. L’administration est maintenant conçue pour discipliner tous ces professeurs bohèmes. Le diplôme n’est plus simplement approuvé par le recteur (voir diplôme de 1988), il est décerné par lui. Le recteur et le doyen de la faculté ne sont plus les « primus inter pares » (premier parmi les pairs), ils sont poussés à devenir CEO.

(4) Le diplôme de 2016 implique 3 institutions. Tout d’abord, la partie gauche associe l’université de Namur, avec qui le département d’économie de Louvain organise son programme. Cette coopération remonte au projet avorté de grande académie Louvain. La poursuite de la collaboration heureuse avec Namur est le résultat de la volonté des professeurs, et non de leurs institutions respectives. La partie droite du diplôme montre qu’il s’agit d’un programme joint avec Bocconi, université milanaise. Ici aussi l’initiative de cette collaboration provient d’en bas (du département), et non d’une politique délibérée du gouvernement ou de l’université.

Pour résumer, parmi les quatre tendances que nous avons identifiées, trois pèsent lourdement sur l’évolution de nos universités. La régulation jusqu’à l’absurde exercée par le gouvernement, la centralisation accrue de l’université – du moins à UCLouvain, et la transformation de l‘ancienne coopérative de professeurs en une entreprise privée. Une tendance bénéfique provient des échanges accrus avec le reste du monde, puissent ces derniers nous sauver.  

David de la Croix est professeur d’économie à l’UCLouvain.


[1]  Décret du 31 mars 2004 définissant l’enseignement supérieur, favorisant son intégration dans l’espace européen de l’enseignement supérieur et refinançant les universités.

[2] Berg M. et B. Seeber, The slow professor, challenging the culture of speed in the academy, University of Toronto Press, 2016

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Un commentaire


  1. La régulation par l’état n’est pas forcément une mauvaise chose en soi. Echapper à cette régulation nécessiterait que l’université développe une autosuffisance financière. Ce qui l’engagerait sans doute encore plus avant dans le processus de corporation: rentabilité et dictat des chiffres, centralisation et hiérarchie à outrance et surtout augmentation du minerval, ce qui rendrait l’université bien plus élitiste qu’elle ne l’est déjà. Bref, échapper à l’état, en pratique, c’est sans doute s’éloigner du principe d’un service public et d’une démocratisation du savoir.

    Les universités médiévales étaient certes corporatismes, mais aussi très élitistes. Elles se voulaient autorité morales. Si vous prenez le cas de l’université de Paris, elle s’est opposé au pouvoir à de nombreuses reprises et pas toujours pour des raisons louables. Pendant la guerre de cent ans, elle soutenait les anglais, par exemple. Bref, je ne suis pas convaincu que prendre le corporatisme médiéval comme modèle soit une si bonne chose.

    Le véritable problème est la logique des réformes imposées à l’université. Pas le fait que l’état, qui finance l’université, se mêle de la réguler. Augmenter la diversité des formations, par exemple, n’est pas une mauvaise chose. Mais cela entraine inévitablement une augmentation/complexification de la tâche des secrétariat, des enseignants, etc. … et aucun financement n’a été prévu pour gérer ces dépenses supplémentaires. Le pire, au final, me semble la solution imposée par l’état pour limiter l’échec: réduire les exigences, postposer l’acquisition des connaissances, etc. Avec pour résultat prévisible un allongement de la durée des études et une perte de repère chez les étudiants qui en viennent à négliger l’acquisition de réelles compétences au profit de la simple réussite, à minima, des examens.

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