Décret Paysage et non-sens pédagogique de l’enseignement supérieur : analyse de deux récentes évaluations de l’AEQES, par Jean-Michel Dogné et Valentine Minet

Il nous a semblé opportun de bénéficier de la plateforme offerte par le Livre noir pour proposer notre contribution au débat sur les limites et faiblesses du Décret Paysage. Nous avons revu et analysé les commentaires de l’impact au niveau pédagogique et organisationnel du Décret Paysage repris dans les rapports de deux récentes enquêtes de l’Agence pour l’évaluation de la qualité de l’enseignement supérieur (AEQES) au Département de Pharmacie et en Faculté de Droit en 2017-2018. Pourquoi cette approche ? Pour cinq raisons principales. Tout d’abord, la garantie d’indépendance de l’AEQES auprès des autorités académiques et des décideurs politiques. En effet, l’AEQES est une agence de service public, indépendante, qui pratique une évaluation formative de programmes d’enseignement supérieur organisés en Fédération Wallonie-Bruxelles. Elle rend compte de la qualité de l’enseignement supérieur et œuvre à son amélioration notamment par l’engagement d’évaluateurs expérimentés, nationaux et internationaux. Deuxièmement, par souci de transparence. En effet, l’AEQES offre aux établissements un avis extérieur et formateur et elle produit et diffuse les résultats des évaluations menées sur son site internet ouvert. Par conséquent, ces rapports étant mis à disposition du public après validation des autorités académiques des différents instituts évalués, nul ne peut être ignorant ou étonné de leur contenu. Troisièmement, l’analyse de deux programmes très différents que sont le Droit et les Sciences Pharmaceutiques est à même de fournir des renseignements éventuellement complémentaires. Quatrièmement, le caractère interuniversitaire de ces évaluations extérieures par l’AEQES nous permet d’analyser la problématique de manière globale, indépendante et au-delà de tout clivage politique ou idéologique. Enfin, ces évaluations de l’enseignement en Droit et en Sciences Pharmaceutiques sur les années académiques 2017-2018 offrent le recul suffisant depuis la mise en place du Décret Paysage pour estimer que les responsables et académiques des deux secteurs enquêtés se soient exprimés lors des évaluations avec une certaine maturité et un regard critique et non « à chaud »

En ce qui concerne les Sciences Pharmaceutiques, l’analyse des rapports d’évaluation par établissement de la problématique du Décret Paysage est relativement cohérente. Ainsi les rapports des cinq établissements universitaires concernés (ULB, UCL, ULiège, UNamur, UMons) pointent unanimement comme menace des « programmes annuels de l’étudiant (PAE) rendant la pédagogie incertaine ».  Par ailleurs, chaque analyse a relevé que « l’obligation instituée par le Décret Paysage de constituer un PAE de 60 crédits pour l’étudiant semble difficile à concilier avec le cursus de pharmacie qui nécessite de nombreux prérequis balisant le cheminement de l’étudiant ». Le constat indépendant et pourtant unanime est que les « parcours individualisés fragilisent la cohérence de l’apprentissage ». « La flexibilité  souhaitée par le Décret Paysage semble ainsi difficile à concilier avec les cursus qui nécessitent de nombreux prérequis et corequis ». Le comité des experts a encore relevé que cette obligation de composer des PAE de 60 crédits aboutit à un « non-sens pédagogique lorsque, pour répondre à cette obligation, les prérequis ou corequis ne sont pas respectés ». Certaines institutions ont mis à disposition un document explicatif complet pour construire leur PAE. Malheureusement, les experts constatent que « les chevauchements de cours, de remédiations et d’examens sont difficilement évitables, ce qui n’est pas favorable à la réussite de certains étudiants ». Une recommandation proposée serait d’explorer les pistes de solutions existantes pour limiter les effets négatifs des PAE, notamment en terme de chevauchements horaires (podcasts, e-learning, etc.)

Dans le rapport transversal publié le 14 décembre 2018 pour les Sciences Pharmaceutiques, les experts mettent en avant que « la mise en place du Décret Paysage obligeant l’individualisation du parcours étudiants en constituant des PAE de 60 crédits semble difficile à concilier avec une ‘approche programme’ jugée nécessaire aux formations pédagogiques et aboutit à un non sens-pédagogique ». Par ailleurs, il est également relevé que « la possibilité pour les étudiants de suivre des unités d’enseignement (UE) de l’année ‘n+1’ tout en ayant encore des UE de l’année ‘n’ à valider complexifie pour les personnels administratifs, avec des chevauchements impossibles à éviter. La possibilité de passer au bloc suivant sans avoir validé la totalité des UE conduit certains étudiants à accumuler beaucoup de retard, creusant les écarts entre étudiants, parfois au sein des mêmes activités d’apprentissage ». Les experts ont également pu constater que les étudiants avaient une connaissance imprécise de finançabilité de leurs études, connaissance compliquée suite à de la mise en place du Décret Paysage, ce qui est source d’iniquité.

L’évaluation menée par l’AEQES sur les bacheliers et masters en Droit a été réalisée auprès de dix-neuf institutions offrant ce programme d’études. L’analyse transversale a été publiée le 13 décembre 2018. Elle relève que plusieurs établissements ont renforcé leur coordination pédagogique en Droit dans le but de développer une approche programme. Après adaptation au nouveau cadre institué par le Décret Paysage, les établissements ont adapté leurs programmes afin d’équilibrer la personnalisation des parcours et une cohérence d’ensemble assurant des acquis d’apprentissage communs.  Les évaluations des sections de Droit ont montré combien « l’augmentation des possibilités de personnalisation permises par le décret risquait de fragiliser la cohérence recherchée du programme ». Ainsi, le besoin de développer une « approche programme » pour prévenir ce risque a été identifié dans 6 établissements sur 19.

La vocation du Décret Paysage était légitime, notamment la simplification du système, tant dans sa description et sa visibilité extérieure que dans le fonctionnement des relations entre les établissements et avec les autres organes existant en matière d’enseignement supérieur et de recherche dans notre pays et à l’international. Le premier but essentiel était de clarifier le parcours des étudiants…  “Que la stratégie soit belle est un fait, mais n’oubliez pas de regarder le résultat” (W. Churchill)… L’examen de ces deux enquêtes AEQES est lucide. Peut-être trop ! Il met en avant le cœur même de la problématique du Décret Paysage. La cohérence de l’apprentissage n’est plus assurée. De surcroit, les innovations pédagogiques mises en place ne savent plus porter leurs fruits en raison de l’hétérogénéité des cohortes. Il nous paraît contre-productif et démoralisant de constater que les moyens humains, matériels et les innovations pédagogiques sont aujourd’hui mis en place avant tout pour limiter les effets négatifs des PAE.

Selon l’information reprise sur le site internet de l’AEQES, par décret, cette institution a « la possibilité de formuler aux responsables politiques des suggestions en vue d’améliorer la qualité globale de l’enseignement supérieur et faire toute proposition qu’elle juge utile dans l’accomplissement de ses missions, d’initiative ou à la demande du Gouvernement ». Il nous paraitrait raisonnable qu’à la lecture de la publication des dernières analyses d’enquête indépendantes réalisées en Sciences Pharmaceutiques et en Droit, les décideurs politiques tirent les leçons des limites et du non-sens pédagogique de la mise en place actuelle du Décret Paysage afin de réajuster les dispositifs dans le sens d’une plus grande efficacité, et équité.

Jean-Michel Dogné est Professeur ordinaire et Directeur du Département de Pharmacie à l’UNamur.

Valentine Minet est Docteur en Sciences Pharmaceutiques et Coordinatrice pédagogique du Département de Pharmacie UNamur.

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Un commentaire


  1. Je suis tristement d’accord avec cette analyse. Quel gâchis.

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