La tour d’ivoire et la marée de merde : sur un texte de Simon Leys et son actualité, par Nicolas Thirion

Le décret « définissant le paysage de l’enseignement supérieur et l’organisation académique des études », mieux connu sous l’appellation de « décret Paysage », constitue la traduction presque parfaite, dans les limites de la Communauté française de Belgique, de certaines dérives qui affectent l’institution universitaire un peu partout dans le monde depuis un quart de siècle environ. Plus précisément, il consacre une vision de l’Université et, plus largement, de l’enseignement supérieur à contre-courant des principes et des croyances qui les ont fondés et les irriguaient encore jusqu’il y a peu. 

Les fondements de l’Université

Commençons donc par rappeler la définition de l’Université qui paraît, dans l’idéal, la plus juste et que j’emprunte au regretté Simon Leys : « L’université a pour objet la recherche désintéressée de la vérité, quelles qu’en puissent être les conséquences, l’extension et la communication du savoir pour lui-même, sans aucune considération utilitaire »[2]. Cette vision de l’Université correspond, grosso modo, à ce que l’on a appelé « le modèle humboldtien »[3]. Or les valeurs que Leys, à la suite de ce modèle, inscrit au fronton de l’Université (recherche de la vérité, désintéressement) sont loin d’être mises en exergue dans d’autres conceptions – en particulier, celle qui tend à dominer actuellement – tout simplement parce que le choix de valeurs est désormais tout différent. Selon la vulgate actuelle, l’accent est bien davantage mis sur la nécessité, pour l’institution universitaire, d’assumer une place dans la Cité (ah ! comme il sonne bien, ce mot de « citoyenneté » mis à toutes les sauces !), de revendiquer pleinement ses responsabilités économiques et sociales au service des « forces vives » de la région, de la communauté, de la nation ou bien encore de réduire la fracture sociale, écologique, numérique ou que sais-je encore ? Grâce à Leys, il est heureusement possible de l’imaginer encore en retrait du fracas du monde, préservée autant que faire se peut de la collision des intérêts, soucieuse d’échapper au bavardage incessant de l’actualité immédiate pour mieux se consacrer à une réflexion en profondeur, libre des contingences de l’instant et éloignée de l’ordinaire vulgarité médiatique. En somme, pour utiliser le langage commun, il est aussiconcevable de développer une représentation de l’Université comme « tour d’ivoire », sans le sens péjoratif que les bien-pensants du moment estiment de bon ton d’attacher à cette expression, et de considérer que c’est précisément sous cette forme (prise de distance par rapport au monde et aux valeurs qui le dominent pour mieux les comprendre, l’un et les autres) qu’elle est le plus à même de remplir les missions – production d’un savoir désintéressé et transmission de celui-ci – que Simon Leys et, à sa suite, nombre de professeurs d’université lui assignent. 

Je n’ignore évidemment pas la part d’illusion qu’il y a dans cette représentation idéalisée de la communauté universitaire. Je ne suis pas assez naïf pour croire que cet idéal-type de l’Université correspond parfaitement à la façon dont les universités ont concrètement fonctionné au cours des décennies qui précèdent mais, au fond, là n’est pas la question : ce n’est pas parce qu’un idéal n’est pas pleinement réalisé dans la réalité qu’il ne mérite pas d’être poursuivi ou est indigne de fixer un horizon de valeurs auxquelles nous sommes attachés. Fait significatif : il fut un temps où les acteurs du monde universitaire ne pouvaient sans risque de déconsidération s’écarter explicitement de cette vision essentiellement savante de l’Université. Je suis en outre bien conscient du fait que, selon l’opinion commune, cette vision paraît dépassée désormais mais je me range à l’avis de Renan[4], pour qui « le moyen d’avoir raison dans l’avenir est, à certaines heures, de savoir se résigner à être démodé ».

Dans une lettre de Flaubert à Tourgueniev, que Leys cite à l’appui de sa description des dangers qui guettent l’Université, l’ermite de Croisset écrit : « J’ai toujours tâché de vivre dans une tour d’ivoire mais une marée de merde en bat les murs, à la faire crouler ». Quelle est donc cette marée de merde en train de submerger l’Université aujourd’hui ? On peut, si l’on ose écrire, la décomposer en deux substances, du reste étroitement mêlées l’une à l’autre : l’utilitarisme à courte vue, d’un côté ; la démagogie racoleuse, de l’autre.

La dérive utilitariste

D’une part, en effet, tout concourt désormais à concevoir l’Université, et les facultés qui la composent, dans une perspective entrepreneuriale. Une université n’est rien d’autre qu’une « entreprise » qui preste à l’égard de ses « clients », directs (les étudiants) ou indirects (les entreprises qui embauchent les futurs diplômés), des « services » qui sont la mesure de son efficacité dont dépendra, en fin de compte, sa place sur le « marché » de l’enseignement supérieur puisque, sur ce « marché », règne une concurrence savamment organisée par des pouvoirs publics ou privés[5]. Dans cette vision, les cursus doivent être « professionnalisants » : la place des disciplines jugées trop « théoriques », pas assez « pragmatiques », semble devoir être réduite à la portion congrue, alors même que les qualités que ces disciplines stimulent – rigueur, maniement des concepts les plus abstraits, capacité de prise de distance par rapport aux objets étudiés et aux discours tenus sur eux – pourront être d’une grande utilité dans la pratique. Selon Leys, le sophisme est le suivant : « les écoles professionnelles et techniques sont fort utiles, tout le monde comprend ça ; les universités sont inutiles – transformons-les donc en ersatz d’écoles professionnelles ». Et d’ajouter : « telle est la mentalité qui menace aujourd’hui la survie de l’université »[6].

Dans les facultés de droit en particulier, dont l’auteur de ces lignes est issu, les disciplines extra-juridiques (philosophie et sciences humaines) ou méta-juridiques (théorie générale du droit, droit romain, histoire du droit, droit comparé) voient leur place dans le cursus sans cesse réduite. Dans « Tristes tropiques »[7], Levi-Strauss notait déjà que les facultés de droit et de médecine apparaissaient comme des écoles professionnelles, essentiellement destinées à préparer à un métier ou à un ensemble de métiers. Mais, si je prends l’exemple des facultés de droit en Belgique depuis un demi-siècle, ce trait n’a cessé de s’accentuer : ainsi, jusqu’en 1967, le premier cycle en droit était étroitement lié à la Faculté de philosophie et lettres et la part des enseignements juridiques était encore assez limitée pendant les deux premières années du cursus. Par la suite, lorsqu’une candidature en droit « autonome » a vu le jour, la portion des enseignements extra- ou méta-juridiques n’a cessé de reculer, plus encore depuis que, à la suite de la fédéralisation de la Belgique, les communautés détiennent la compétence en matière d’enseignement. Comme le Recteur honoraire Arthur Bodson l’a rappelé[8], le passage du régime des grades « légaux », organisé par l’Etat central, à celui des grades « académiques », institué par les communautés et, singulièrement, par la Communauté française, s’est traduit par un recul global de ce que l’on appelle « les humanités » dans les cursus universitaires. L’idée qui prévaut est que les médecins n’ont pas besoin d’être instruits de philosophie, que les ingénieurs n’ont que faire d’un enseignement d’économie et que l’histoire de la littérature n’a pas grand-chose à faire dans un cursus de droit, puisqu’il s’agit de ne former que des experts étroitement cantonnés dans un savoir pointu[9]. Dans son intervention à la Conférence mondiale des humanités, qui s’est tenue en 2017 à Liège, Jean Winand s’interrogeait : « L’université peut-elle se contenter de former des techniciens pointus qui resteraient de parfaits ignares en dehors du domaine étroit de leur discipline ? »[10]. Certes, les enseignements extérieurs à la matière principale d’un cursus n’ont pas disparu (il reste des enseignements de philosophie ou de sciences sociales dans les facultés de droit en Belgique, par exemple) mais ils remplissent pour l’essentiel une fonction ornementale, tout au moins dans beaucoup d’esprits, et l’argument principal de vente d’un cursus consiste plutôt à les occulter pour mieux en vanter la dimension professionnalisante.

La démagogie racoleuse

D’autre part, à cettereductio ad commercium des universités, s’ajoute la démagogie ambiante, qui enjoint de « faire échec à l’échec » et de pratiquer « la pédagogie de la réussite ». Ces slogans creux – puisque l’on ne se donne pas les moyens, financiers, humains et intellectuels, de mieux former les jeunes gens dès l’enseignement primaire et secondaire[11]– reviennent implicitement à encourager une certaine forme de laxisme dans les évaluations : quoi de plus facile, pour faire échec à l’échec, que d’être moins regardant sur la qualité minimale des prestations ? Ces slogans sont d’autant plus difficiles à contrer que, en Communauté française de Belgique, les universités sont, comme on l’a dit, essentiellement financées en fonction du nombre d’étudiants – ce qui revient à favoriser une course à la conquête de parts de marché d’autant plus perverse qu’elle consiste, ici encore, à traiter les étudiants comme des clients dont la satisfaction passe essentiellement par l’obtention d’un diplôme en fin de cursus. Le message est donc : pour conserver nos étudiants ou en rameuter de nouveaux, ne soyons pas trop exigeants – étant entendu que le seuil maximal d’exigence est de plus en plus vite atteint ces dernières années (en particulier avec l’entrée en vigueur du décret « Paysage » et les conséquences que certains ont cru pouvoir tirer de l’ « esprit » de ce texte). Certes, il s’agit là d’un calcul à courte vue, même d’un strict point de vue économique, puisque, à terme, la baisse des exigences entraînera une dévalorisation des diplômes délivrés par les universités engagées dans ce processus et puisque ces clients indirects des universités que sont les employeurs préfèreront alors se tourner vers les diplômés d’institutions ayant conservé une certaine exigence. Encore cette prise de conscience risque-t-elle de prendre un certain temps, durant lequel des cohortes de diplômés d’une qualité moyenne de plus en plus médiocre auront pu être déversées sur le marché du travail et durant lequel aussi les universités qui auraient vertueusement conservé une politique d’exigence, alors même que tout est fait pour les en décourager, auront été pénalisées.

Ce qu’il y a probablement de plus trompeur dans ce discours démagogique est qu’il prétend parer la massification de l’enseignement supérieur des vertus de la démocratisation. Or plus que de démocratisation de l’enseignement supérieur, c’est de démonétisation des diplômes accordés au rabais qu’il risque d’être de plus en plus question. Il y a quarante ans, notre collègue Lucien François écrivait déjà[12], à propos d’un système dans lequel l’octroi des diplômes céderait à la tentation du laxisme, que les premières victimes d’une telle politique seraient les étudiants issus de classes sociales défavorisées car, la réussite scolaire étant pour eux le seul moyen de bénéficier d’un certain ascenseur social, la dévalorisation des diplômes ne saurait être compensée, comme c’est le cas pour les étudiants issus de classes sociales privilégiées, par des séjours coûteux à l’étranger pour y obtenir un diplôme complémentaire dans des universités qui, elles, auraient conservé un niveau élevé d’exigence ou, pour les plus médiocres d’entre eux, par des relations familiales ou d’affaires leur permettant, nonobstant la faiblesse de leurs titres universitaires, de trouver un emploi plus ou moins rémunérateur. Certes, il y a longtemps de cela déjà, Bourdieu et Passeron ont montré que l’école, du primaire au supérieur, est d’emblée un champ d’impitoyable reproduction des inégalités[13]mais le moyen mis en œuvre en l’espèce pour lutter contre une telle situation ne constitue en rien une réponse adéquate : loin d’œuvrer à la démocratisation de l’enseignement universitaire, une telle pente conduit en effet à perpétuer, si ce n’est à accentuer, les inégalités sociales. Le remède se révèle – et de loin – pire que le mal.

Résister

Face à ce tableau pour le moins sombre, dont le décret « Paysage » est une illustration paradigmatique, est-il possible, pour paraphraser Gramsci, d’opposer l’optimisme de la volonté au pessimisme de l’intelligence ? Peut-être suffit-il, pour ceux d’entre nous que ces évolutions désolent et inquiètent, de ne céder sur aucun des deux fronts : ni sur la dérive professionnalisante et technicienne au sens étriqué du terme, ni sur la tentation démagogique. C’est l’occasion de rappeler la formule d’un de mes collègues de la Faculté de philosophie et lettres de l’Université de Liège : « Enseigner, c’est résister ».

Nicolas Thirion

Professeur ordinaire à l’Université de Liège

Enseigne aussi bien en bachelier (blocs 2 et 3) qu’en master dans le cursus des études de droit


[1]La présente contribution constitue une version plus complète d’une carte blanche publiée le 1eroctobre 2018 sur le site de l’hebdomadaire Le Vif https://www.levif.be/actualite/belgique/requiem-pour-l-universite/article-opinion-1034057.html

[2]« Une idée de l’Université », Commentaire, 2006, n° 114, pp. 470-472, reproduit in Le studio de l’inutilité, Paris, Flammarion, 2012.

[3]Sur le modèle humboldtien, voy. J.-L. De Meulemeester, « Quels modèles d’université pour quel type de motivation des acteurs ? Une vue évolutionniste », Pyramides, 2011, n° 21, pp. 261 et s.

[4]Citation que l’on trouve en exergue de l’article de L. François : « Faut-il supprimer les examens universitaires, les perfectionner ou seulement les ritualiser ? », Revue de l’Université de Liège, 1974/2 et 1975/1, pp.1 et s.

[5]C’est particulièrement le cas en Communauté française de Belgique, où le mécanisme de l’enveloppe budgétaire fermée favorise, voire encourage, la concurrence, à tout prix, entre universités. Il s’agit là d’un mode de financement des universités que tous les partis politiques, sans exception, ont, depuis sa création, maintenu quand ils étaient au pouvoir.

[6]Loc. cit., p. 472. 

[7]Paris, Plon, 1955.

[8]A l’occasion d’un colloque consacré à la place des sciences humaines dans l’histoire de l’Université de Liège :Deux siècles au service des sciences humaines. Contribution(s) de l’Université de Liège, 8, 9 et 10 février 2017.

[9]J’ajoute qu’il paraît a fortiori de plus en plus aberrant aujourd’hui d’imaginer des enseignements de sciences de la matière ou du vivant dans des cursus de sciences humaines et sociales : le tout-à-la-spécialisation éloigne d’emblée les uns des autres les trois grands secteurs de la science.

[10]Texte disponible à l’adresse suivante :http://www.humanities2017.org/fr/content/intervention-de-jean-winand

[11]A l’occasion de la rentrée universitaire 2017-2018, le Recteur de l’Université Libre de Bruxelles remarquait, par exemple, que « leur [celle des étudiants, NdA] mauvaise maîtrise de la langue est frappante » (La Libre Belgique, édition du 14 septembre 2017). Dans l’édition des 16 et 17 septembre 2017 du même quotidien, Vincent de Coorebyter note que l’enseignement secondaire n’est plus assez « exigeant » et est devenu trop « bienveillant ». Le même article rappelle le constat, formulé auparavant par l’ancien Recteur de l’Université de Namur, Yves Poullet, d’un « manque de courage et d’effort » dans le chef de beaucoup d’étudiants. Il ne s’agit pas ici de mettre en accusation les étudiants eux-mêmes mais bien plutôt l’état d’esprit que quelques décennies de « modernisation » de l’enseignement secondaire leur ont inculqué. 

[12]L. François : « Faut-il supprimer les examens universitaires, les perfectionner ou seulement les ritualiser ? », loc. cit.

[13]P. Bourdieu et J.-C. Passeron, La Reproduction. Eléments d’une théorie du système d’enseignement, Paris, Minuit, 1970.

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3 commentaires


  1. Merci pour ton engagement Nicolas, courage!

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  2. J’enseigne dans une haute école depuis plus de vingt ans et ai, comme vous, vu de nombreuses réformes. A chaque fois, j’ai eu l’impression d’un fossé grandissant entre les 1ères lignes et ceux qui font des réformes « en chambre » (politiciens et syndicats).

    Je ne perçois pas un mépris ou ignorance particulière des enseignements universitaires mais bien une volonté de penser et d’agir de la part des décideurs comme si l’enseignement était une entreprise au sein d’un grand marché. Il est remarquable de constater la mise en commun dans le même ministère de l’Economie et de l’enseignement supérieur !

    Travaillant dans les formations professionnalisantes, je puis vous dire que les exigences fixées par le décret Marcourt ne sont pas plus réalistes et adéquates. En effet, lever l’obligation d’assister aux cours, ateliers, etc. (excepté les stages), provoque, chez de plus en plus d’étudiants, un autre cursus personnel où ils choisissent les moments où ils viennent indépendamment des besoins du référentiel métier (shopping dans leurs apprentissages), de même supprimer la progressivité dans les apprentissages professionnels est absurde. Comment envisager de la méthodologie et un stage d’un certain niveau d’exigences, lorsque les prérequis ne sont pas acquis…

    Je pourrais encore ajouter la concurrence entre catégories de la même institution, etc. mais ce serait alourdir ce texte et bon nombre de constats ont été faits par d’autres collègues.
    Bien à vous
    Merci pour cette démarche

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