Le Livre noir de l’enseignement supérieur en FWB : premiers effets dans l’arène politique, par Caroline De Mulder et Nicolas Thirion

Au cours d’une séance de la Commission de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de Médias du Parlement de la Communauté française qui s’est tenue ce 23 avril, il a été question du Livre noir de l’enseignement supérieur en FWB. M. Philippe Henry a en effet interpellé le Ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche, de l’Enseignement de promotion sociale et des Médias sur cette initiative.

Nous sommes heureux de cette première incursion du Livre noir dans l’arène politique. Mais puisqu’il est aussi question, sans les nommer, des soussignés dans la réponse du ministre, quelques réflexions s’imposent :

1° d’abord, l’essentiel de la réponse ministérielle consiste à mettre en avant la dynamique participative qui aurait accompagné le processus d’adoption des décrets « Paysage » et « FIE » et à prétendre ainsi avoir associé l’ensemble des « acteurs » de l’enseignement supérieur. Cette vision s’appuie sur une conception particulièrement étriquée d’une démarche participative : elle la réduit au seul mécanisme de la représentation et, surtout, elle fait l’impasse sur la réalité de la représentativité de ces prétendus représentants. Dans une contribution récente au Livre noir, Pieter Lagrou le rappelait : « Les autorités politiques et académiques présentent les réformes qu’elles imposent certes comme issues de ‘dynamiques participatives’ en invitant certains ‘experts’ universitaires dans des groupes de travail qui cogitent en toute discrétion. Il s’agit en général d’experts autoproclamés en didactique plutôt que d’universitaires reconnus pour leur expertise disciplinaire. Pour la communauté universitaire au sens propre, la communication est désormais classique : il est soit trop tôt pour impliquer les enseignants-chercheurs dans la consultation, car rien n’est encore fixé, soit trop tard pour changer quoi que ce soit, car le groupe de travail a investi des années de réflexion et le ministre en a décidé ainsi. Aucune de ces réformes n’a été initiée par les enseignants-chercheurs, aucune ne correspond à ce que les acteurs du terrain perçoivent comme des réponses adéquates à leurs besoins et ceux de notre société en pleine évolution ». Qui sont donc les membres qui peuplent les multiples instances citées par le ministre, où est censée se jouer cette participation ? Sont-ce des personnes élues ? Par qui ? Sur quelles bases ? Au terme de quel processus électif ? Avaient-elles reçu un quelconque mandat pour participer à ces discussions et, si oui, de qui ? A notre connaissance, nombre des personnes siégeant au sein de ces instances le doivent uniquement à des qualités institutionnelles qui, par définition, les tiennent parfois éloignées du terrain et de la gestion au quotidien des facultés et des hautes écoles. Y a-t-il, au sein de ces structures, de « simples » professeurs, de « simples » chercheurs, de « simples » administratifs ? En tout état de cause, aucun des 400 signataires de la lettre ouverte de septembre 2018 ne connaît dans son entourage de collègue ayant été invité à participer aux nombreux caucus dont il est question dans la réponse ministérielle. Une dynamique participative réellement ouverte aurait impliqué que soient associés des acteurs de terrain, travaillant au quotidien au sein des facultés et hautes écoles. Certes, il aurait été irréaliste de vouloir associer l’ensemble des membres de la communauté de l’enseignement supérieur de la FWB à la réflexion mais des mécanismes désormais testés dans d’autres collectivités politiques ou à l’occasion d’autres débats (tirage au sort, appel à candidatures, etc.) auraient sans doute permis d’associer des acteurs de l’enseignement supérieur, et non seulement sa technostructure, à ces délibérations. Faisons une suggestion naïve au ministre : que, à l’instar de Pierre le Grand parcourant l’Europe déguisé, il vienne, incognito, dans une faculté ou une haute école, et qu’il interroge, autour de lui, ceux qui vivent au quotidien la mise en œuvre du décret « Paysage » ; il y a fort à parier que beaucoup manifesteront leur mécontentement et leur profond désaccord. Qu’il se demande, alors, si cette hostilité serait de même facture si ceux et celles qu’il rencontre ainsi avaient le sentiment d’avoir réellement été associés, d’une manière ou d’une autre, à la conception de ce système ;

2° ensuite, l’interpellation de M. Henry pose également la question de la qualité de la législation ; il s’étonne à cet égard du fait que la réforme de la formation initiale des enseignants, à peine votée et pas encore entrée en vigueur, doive déjà faire l’objet d’amendements : « on ne peut bien sûr, dit-il, tout prévoir lorsqu’on élabore des législations. Toutefois, il est surprenant de devoir mettre en œuvre aussi rapidement un grand nombre de modifications, notamment en ce qui concerne les habilitations ou la clarification des partenariats possibles pour les établissements d’enseignement supérieur artistique – qui ne sont pas des éléments mineurs ». Le constat est en réalité le même pour le décret « Paysage ». Dans sa réponse, le ministre semble se féliciter de ce que le décret ait été déjà modifié (« amélioré », selon lui) à plusieurs reprises. Mais là où il voit un point positif, nous identifions, au contraire, un grave problème de qualité des textes. Une bonne législation n’a pas besoin d’être réécrite en permanence. Les modifications incessantes créent, au contraire, de l’insécurité juridique pour les destinataires des normes et empêchent ces derniers de pouvoir faire des choix éclairés sur le long terme. Si le décret « Paysage » était un bon texte du strict point de vue légistique, il aurait été mûrement réfléchi et il n’y aurait pas eu besoin de procéder à ces multiples réfections. De même, les universités et hautes écoles ont besoin de clarté, de simplicité et d’autonomie : on ne peut guère prétendre (il suffit de le lire pour s’en convaincre) que le décret « Paysage » réponde à ces diverses attentes ;

3° enfin, nous ne pouvions laisser passer la fin de la réponse ministérielle, qui nous concerne directement : « J’ai proposé aux deux professeurs de venir nous rencontrer avant la troisième lecture du texte [l’énième projet de décret modifiant le décret « Paysage », NdA], afin de voir s’il était possible de l’améliorer encore, mais à mon regret, ils ont décliné l’invitation ». Malgré notre naïveté en politique, nous avons trouvé un peu grosse la ficelle consistant en une invitation précipitée qui, apprenons-nous grâce à l’interpellation de M. Henry, aurait porté sur un décret modificatif : n’aurait-ce pas été l’occasion de tuer dans l’œuf l’initiative du Livre noir,au prétexte lénifiant que ses coordinateurs auraient été reçus ? Du reste, à quoi aurait servi d’être reçus pour évoquer la troisième lecture d’un projet modificatif du décret « Paysage », alors que c’est le système même mis en place par celui-ci qui mériterait d’être revu de fond en comble ? Nous avons en outre précisé au chef de cabinet du ministre que, tout en déclinant l’invitation, nous serions heureux de publier ses remarques sur les arguments avancés dans les contributions publiées. Nous l’invitions à participer au débat public, ainsi que tous ceux qui souhaiteraient souligner les aspects positifs des décrets en cause : nous n’avons toujours pas reçu de réponse à ce jour.

Mais voyons, pour terminer, l’aspect positif : la possibilité d’une discussion publique et transparente sur l’état de l’enseignement supérieur et son avenir s’accroît. C’est la raison pour laquelle, dans la dernière ligne droite de la campagne électorale, un questionnaire, rédigé avec la collaboration des contributeurs du Livre noir et des signataires de la lettre ouverte de septembre 2018, sera envoyé sous peu aux présidents des partis francophones afin de connaître leur position sur les problèmes les plus délicats posés par l’actuelle organisation académique des études. Nous publierons en ligne le questionnaire et les réponses reçues.

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