Le parcours académique de l’étudiant : témoignage d’un enseignant, par Eric Muraille

Pour les enseignants, le décret paysage a généré une augmentation significative du temps de travail mais surtout un sentiment d’incompréhension vis-à-vis des objectifs de cette réforme.

Enseignant en BAC3, suite à la personnalisation du parcours des étudiants, j’ai vu mon nombre de jours d’examens oraux augmenter de 20 à 30%, et ce pour un même nombre d’étudiants interrogés oralement. En cause, la difficulté de trouver des horaires compatibles pour les étudiants. La possibilité de repasser un nombre quasi illimité de fois l’examen a en outre entrainé une multiplication des étudiants trainant leurs échecs comme des boulets durant 2, voire 3 ans. Cette augmentation est clairement liée à la procrastination chez les étudiants. Nombre d’entre eux ne se donnent même plus la peine de présenter l’examen en deuxième session et préfèrent directement le reporter à l’année suivante. De plus, la réussite étant à présent attribuée à 10/20, beaucoup se contentent d’une étude superficielle de la matière. Leur obsession semble être de réussir l’examen pour s’en débarrasser, non pour valider un acquis de connaissance. Cette tendance n’est évidemment pas nouvelle, mais elle semble s’être considérablement renforcée.

Réussir un examen à la 5ème ou 6ème tentative avec 10/20 peut difficilement être considéré comme satisfaisant, ou même rassurant, dans les domaines liés à la santé où la rigueur et l’excellence devraient être de mise. Si cet abaissement des exigences permet de réduire le taux d’échec des étudiants il se traduit pour beaucoup par un allongement significatif du nombre d’années d’étude. Et l’on peut quand même s’inquiéter de l’impact de ces mesures sur la capacité des étudiants, le diplôme en main, à s’adapter à un environnement professionnel exigeant où la procrastination et un travail médiocre ne seront plus tolérés.

Eric Muraille (Ph. D.)

Maître de Recherche au FRS-FNRS

Laboratoire de Parasitologie.

Faculté de médecine. Université Libre de Bruxelles. Belgique.

Enseignant depuis 2004 en Immunologie en BAC3 BIO et VETO à l’UNamur et en Master1 à l’ULB.

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7 commentaires


  1. Tout est dit…nous survivrons sans doute à un mauvais juriste ou à un manager incompétent. A un médecin qui aura trainé sa médiocrité pendant 9 ou 10 ans en collectionnant les 10/20, c’est moins certain!

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  2. Attention a l’interprétation du 10/20 ! j ai repris des études universitaires comme étudiant lambda alors que j’avais 65 ans, un master d’ingénieur et de gestion acquis en 1975 , et après 40 ans d’expatriation. Simplement par envie de connaitre autre chose, dans une branche totalement différente et la 1ere année du décret paysage. le Doyen nous a bien mis en garde sur la signification du 10/20. Pas nécessairement être moins exigent mais coter différemment , ce qui est bien différent. Et je peux affirmer que pour certains prof, 10/20 demande une connaissance minimum de 75% de la matière !
    Alors oui , le décret complique les choses, laisse plus de choix, mais c est la manière dont les jeunes abordent et utilisent le décret qui est fallacieux . Beaucoup font un calcul simple qui équivaut : comment réussir avec le moins d’effort ! mais c est aussi le formatage auquel ils sont soumis par l’éducation et l’enseignement qui les amènent a un tel comportement ! Et cela vaut aussi pour certains profs qui en font un minimum, considèrent les étudiants comme des incapables congénitales et n’ont aucun sens pédagogique ! Donc tempérons nos réactions émotionnelles , les jeunes, du moins certains, font et se compotent de la manière dont les adultes et la société les ont éduqués et formatés !!!

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    1. Monsieur Lenoir, Je partage votre avis. Toutefois, je voudrais nuancer une chose. Vous dénoncez (avec raison) la manière dont les étudiants abordent et utilisent le décret : « comment réussir avec le moins d’efforts ». C’est une réalité (et qui n’est pas exclusivement réservée aux étudiants, dirais-je en passant…). Le souci avec le décret paysage, c’est que la législation / le cadre renforce et encourage le phénomène. Les étudiants cherchent, c’est humain, à atteindre leur objectif en fournissant le moins d’efforts possibles. Le décret paysage leur offre cette possibilité sur un plateau d’argent.

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  3. Je partage l’avis de M. Muraille, mais souhaite insister sur la baisse du niveau des étudiants qui arrivent à l’Université. L’ineptie des réformes du primaire et du secondaire leur a coupé les ailes. J’ai une proposition à cet égard: supprimons les multiples réseaux et rebâtissons un enseignement fondamental qui tient la route.

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  4. En terme de parcours d’étudiant, d’autres conséquences perverses du Décret sont à déplorer: par le passé, la première année faisait office de vrai test pour éprouver les capacités et la motivation d’un étudiant à réussir la filière choisie: soit on réussissait tous les cours, soit non, et l’étudiant se réorientait. A présent, avec le seuil des 45 ECTS à acquérir sur trois sessions (soit 75% de l’année) pour « réussir » sa première année (en fait, « accéder à l’inscription » en deuxième bachelier), c’est beaucoup plus « simple »: en janvier et en juin, sur 30 ECTS possibles pour chacune de ces deux sessions, il suffit de réussir 15 ECTS, (soit 3 cours à l’ULB). En un mois de session, c’est jouable… On répète l’opération en août, et « c’est dans la poche »: 45 ECTS sont acquis, et donne droit à l’inscription en BA2…
    L’année suivante, l’étudiant se retrouve avec un programme de 15+60 ECTS à son programme, alors qu’il n’a été capable d’en réussir que 45 la première année… C’est l’échec assuré, MAIS il est pris au piège du système: en ayant déjà misé deux années de sa vie universitaire, en ayant l’illusion d’avoir « réussi » sa première année, la remise en question et la réorientation des études n’est pas aisée, voire incompréhensible pour des parents « subsidiants »…
    De plus, ces étudiants ne s’identifient plus avec les autres étudiants de « leur » année, puisqu’à cheval sur deux, voire, trois années d’études…
    Les repères et la motivation de groupe sont perdus, la motivation baisse au fur et à mesure qu’ils essaient de repasser (et ratent…) un cours des premières années.
    A ceci s’ajoute la superposition des horaires de cours (puisque leur programme de cours s’étalent sur plusieurs « années » d’études), donc, l’incapacité à assister aux cours, et donc, le décrochage durant l’année…
    Enfin, vu la complexité de mise en point de leur programme (véritable casse-tête pour les présidents de jurys!), les pré-requis entre cours sautent, et des étudiants se retrouvent souvent à devoir essayer de présenter une matière, sans en avoir acquis les compétences prérequises, objet d’un cours antérieur non encore réussi…
    Bref, que du bonheur!

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    1. C’est tout à fait ça. Je partage à 100%. Malheureusement…

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